Google

This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project

to make the world's bocks discoverablc online.

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

publisher to a library and finally to you.

Usage guidelines

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.

About Google Book Search

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web

at|http: //books. google .com/l

Google

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.

A propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adressefhttp: //book s .google . coïrïl

MÉMOIRES

DD

GÉNÉRAL BARON THIÉ6AULT

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pa^s étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en juillet 189 i.

PARIS. TYPOGRAPHIF. DE F. PLON, SOURRIT RT C", 8, RUE (;ARA>CIB1IF.. 840.

mkm()Ihï:s

<• I V !.i: \ j

TMIi:!{ VI I T

'■ - ■■ ^ . ;

'.»•.■■

* fc î

. « ■» »

1-

-'j ".

STANFORD LiBRARlES

MEMOIRES

DU GÉNÉRAI.

B"^ JHIÉBAULT

Publias sotu les auspices de sa fille

M"' Claire Thiébault

D-APBBS LS MANUSCRIT OBIGINAt.

FERNAND CALMETTES

III

1799-1806

Avec deux héliogravures

SIXIÈME ÉDITION

PABIS

LIBRAIRIE PLON . PLON, NOURRIT et C". IMPRIMEUR S-ÉDITEUB.S

STANFORD L/SRARIES

N. B, Les notes suivies de l'indication (Ëd.) sont ajoutées par Téditeur. Les autres sont de l'auteur.

MÉMOIRES

DU

0 jf

GENEBAL BARON THIEBAULT

CHAPITRE PREMIER

La fin du second volume m'a laissé dans les bras de Pauline, et, quelles qu'aient été les suites d'un amour que je fus seul à fidèlement garder, ce souvenir m'est resté comme un des plus doux, peut-être le plus doux de tous mes souvenirs, parce qu'il se rattache à la période la plus complètement heureuse de ma vie.

Je ne sais, en effet, quel genre de jouissances ne m'a- vait pas été réservé pendant ces campagnes de Rome et deNaples. A l'âge des inspirationsjavais parcouru l'Ita- lie tout entière; j'avais habité et Rome et Naples, si fécondes en prestiges, en plaisirs varies; j'avais parti- cipé à des faits glorieux en jouant par moments un rôle tout à fait supérieur à mon grade; j'avais reçu de ma- nière à en tripler la valeur celui d'adjudant général, si agréable pour un homme jeune encore. Grâce au mot de général, au chapeau bordé et aux broderies, ce grade assimilait celui qui en était investi aux généraux; de fait, il donnait l'exercice d'une autorité supérieure à celle des généraux de brigade, pour lesquels les adju- dants généraux rédigeaient des ordres dont ils n'avaient

m. i

s MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBADLT.

pas la responsabilité, alors que, comme chefs d'état- major ayant le devoir de trouver et d'assurer les moyens d'exécution de quelque ordre que ce fût, ils étaient as- sociés à toutes les combinaisons.

J'avais donc ma part de pouvoir, et une part enviable; de plus, je possédais une somme importante pour le temps, etje m'exaltais à la pensée de l'emploi que je lui destinais. J'étais heureux, si jamais on le fut; heureux d'un présent enchanteur, d'un avenir qui me semblait prodigue de tous les biens. Et pourtant j'avais atteint l'apogée du bonheur, et il ne me restait plus guère à goûter d'aussi pure félicité. Au reste, je n'entends pas imputer à la fortune ou à la destinée tout ce qui contri- bua à amoindrir mon rôle; je ne tardai même pas à de- venir l'arbitre d'une véritable élévation et à la manquer de la manière la plus complète et d'une manière qui n'in- culpe que moi, si tant est qu'il y ait des limites à assi- gner à l'action de ce destin que je disculpe et dont peut-être je fus et je devais être, comme tant d'autres, tout simplement le jouet.

Cependant, quelque aveuglé que je pusse être par ce bonheur présent, je n'en ressentais pas moins une pro- fonde douleur à la pensée des défaites de nos soldats, et particulièrement de ceux dont j'avais partagé si long- temps l'heureuse destinée et que j'avais quitter au moment où, sortis enûn des guets-apens du royaume de Naples, ils allaient se mesurer avec de belles et puissantes armées. De ces armées coalisées, l'une, l'armée autri- chienne, nous était connue, et nous savions comment l'attaquer pour la battre; mais l'autre, l'armée russe, entrait pour la première fois en lice; c'est d'elle seule- ment qu'on parlait sans cesse, et elle avait paru va- loir qu'on adoptât une tactique nouvelle contre elle. On nous avait distribué, le 2 juin, à Pistoja, une espèce d'in-

L'AHMéE BOSSG. S

structioD fort mal rédigée, maie que tous les propos qui circulaient alors me permirent dfl compléter; et ces di- verses indications coQcouraient à préscDter l'armée russe comme assez redoutable, composée d'hommes robustes et grands, disciplinés jusqu'à l'obéissaDce aveugle. Au moment de les conduire à l'ennemi, on les animait par de fortes distributioDEd'eau-de'Vie: dés lors ils attaquaieni avec une sorte de frénésie et se lais$;aient plutôt massa- crer que de reculer; pour les démoraliser, il fallail -mettre hors de combat un grand nombre de leurs ofÛ: ciers; sans cbefs, la crainte les saisissait. Leurs officiers, d'ailleurs, étaient communément braves; relativemenl peu înstruils et pour la plupart cruels, ils ne savaieni commander qu'un petit nombre de manœuvres, souvent meurtrières pour leurs hommes, et c'est ainsi que, pres- sés par l'ennemi, ils faisaient toujours former le carré, ce qui est profitable contre la cavalerie, mais ce qui. opposé à l'infanterie et surtout à l'artillerie, comme ils De craignaient pas de le faire, offre une surface trop belle & l'action de la baïonnette ou du canon. Peut-être aussi savaient-ils leurs hommes peu aptes à suivre un mouvement de retraite et préféraient- ils risquer de les faire écraser en masse que de les laisser se disperser sans avoir la certitude de pouvoir les rassembler. Les soldats, au reste, avaient pour se dévouer jusqu'à la mort un puissant entraînement provoqué chez eui par la conviction qu'ils ont de souper avec Jésus-Christ s'ils sont tués en faisant face à l'ennemi: blessés, ils se fai- laient achever en tirant sur l'ennemi qui se trouvait 4 leur portée, et c'est par suite du même fanatisme que, en ordonnant un jeâne, un général en chef peut laisser une armée russe vingt-quatre heures sans manger.

L'artillerie russe était nombreuse, mais pas plus les oracicrs que les soldats n'attachaient de honte à la perle

4 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

de quelques pièces; pourvu que les pièces eussent fait le mal qu'elles devaient faire, elles étaient considérées comme payées, tout devant s'évaluer en argent dans une armée un homme n'était que le capital de quarante francs de rente viagère.

La cavalerie de ligne, d'une apparence imposante, était au fond assez médiocre, quoique mieux montée depuis que la partie de Pologne conquise fournissait d'excellents chevaux. Les cavaliers, robustes, d'un bel aspect, manœuvraient mal et sans agilité; quant aux Co- saques, ils étaient ce qu'ils sont encore aujourd'hui, tous fils ou valets de fermiers qui répondent d'eux; géné- ralement sûrs, intelligents, fins et rusés, ils manient ad- mirablement des chevaux maigres et laids, mais courant avec beaucoup de vitesse et capables d'endurer tous les genres de privations, de supporter les plus dures fati- gues. Très mal payés, ils se pourvoient eux-mêmes et pillent, brûlent, saccagent; employés ordinairement à l'avant-garde, ils devancent parfois l'armée de quinze lieues. Montagnes, rivières, marais, rien ne les arrête; arrivés à peu de distance, ils se cachent dans les forêts et 7 restent pendant plusieurs jours sans que l'on se doute de leur présence ou de leur voisinage. Aussi ha- biles à grimper aux arbres qu'à gravir les rochers les moins accessibles, ils passent les journées à observer l'ennemi et presque toujours sans être aperçus; lorsqu'ils sortent de ces réduits, ce qu'ils font souvent par les che- mins les moins suspects, c'est un à un, ou deux à deux, ou dispersés par bandes à l'instar des loups. A force de répéter ces reconnaissances et d'en faire leur occupation constante, ils ont acquis un coup d'oeil, un jugement in- faillibles; aussi est-ce par eux que les généraux russes sont sans cesse informés des forces et de la position que leurs ennemis occupent, et qu'ils connaissent la configu-

k

LES COSAQDBS.

ratioD et les ressources d'un pays avant de s'y engager.

Lorsque des Cosaques se montrent à di^couvert, ua peut être certain que le gros de l'armée n'est pas loin, car ils ne se compromettent pas. Presque toujours ils marchent sans ordre et entièrement désuais; mais, dans ce cas-ià mêine, ils ne se perdent jamais de Tue, et lors- qu'un ou plusieurs d'entre eux sont assaillis, les autres accourent pour les secourir. Attaqués par un détache- ment, ils se dispersent, puis se rallient bientAt pour en- tourer ce même détachement, d a moment leur nombre leur garantit le succâs. Parfois encore ils se mêlent à des chasseurs à pied, qu'au besoin ils prennent en croupe. Ces chasseurs à pied, excellente troupe de l'armée russe, étaient alors heureusement peu nombreux; adroits au tir, habiles à se cacher, ils franchissaient de grandes distances à quatre pattes et doublaient admirablement les Cosaques, de sorte qu'une armée russe était toujours et très parfaitement éclairée, et ne pouvait être surprise dans ses camps.

La tactique nouvelle contre une telle armée consistait à la harceler sans cesse, à la mettre pendant le combat dans la nécessité de changer son ordre de bataille, à l'attaquer sur plusieurs colonnes et par ses flancs pour avoir sur elle l'avantage des manceuvres, à détruire le plus d'ofllciers possible et de Cosaques.

Mais dans ce moment, celte armée que, par l'expé- rience de nos défaites mômes, nous allions apprendre il battre, celte armée était victorieuse, et son nom, comme celui de son chef, le fameux Souvorow, était dans toutes les bouches. Ce qui circula alors et ce qui allait circuler plus tard d'anecdotessurlecompledece ïÀouvorow n'est pas croyable. De ces anecdotes un grand nombre étaient ou fausses ou complètemenl dénaturées; mais, comme j'ai eu depuis lors l'occasion de les vériâer toutes et même

6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

d'en augmenter le nombre, je vais en consigner sor cet homme non [moins bizarre que célèbre quelques-unes qui du moins sont certaines.

SouYorow, avec qui mon père fit connaissance à Berlin, chez le prince Dolgorouki, envoyé de Russie, et auquel il consacra quelques-unes des pages de ses Souvenirs (i), était un homme à la fois fantasque et transcendant; il ne tarda pas à se faire remarquer, entra dans les gardes, y devint capitaine, et pourtant il serait peut-être mort in- connu, sans son excessive laideur. L'empereur Pierre III, révolté de cette figure, le nomma colonel par le seul motif de le faire sortir de ses gardes et de ne plus le voir défiler.

Signalé bientôt comme homme de génie, il parvint ra- pidement aux premiers grades, et, non moins connu par ses cruautés que par son mérite, il fut notoire que Ton pouvait compter sur lui, même pour les actes les plus horribles; voilà comment il fut chargé d'emporter d*as- saut Ismaîlof, trente mille Turcs périrent, et de me- ner à bout la campagne de Pologne, où, dans sa marche sur Varsovie, il détruisit Prague on sait comment. Prague, entourée d'ouvrages en terre non achevés et défendue par fort peu de troupes, fut prise presque sans combat et par conséquent sans perte. Enlevée de nuit, les généraux russes étaient parvenus à maintenir jus- qu'au jour leurs troupes réunies, et Tordre fut respecté jusqu'au moment Souvorow, ayant passé la revue et sachant qu'il ne restait pas un soldat polonais à partir de Prague, s'écria : t Pogoulattie rebiala. » (Amusez-vous un peu, mes enfants.) Dès lors, au milieu du pillage et du viol, auquel les couvents n'échappèrent pas, com- mença le massacre de dix mille habitants paisibles,

(1) Quatrième éditioo, t. IV, p. 57.

SOOVOBOW. 7

hommes, remmeB et enfants assassinés de la manière la plus atroce. Or, au cours de cette épouvantable bouche- rie. SouTorow aperçut un dindon qui venait d'être blessé i la patle, et à l'instant il s'écria du ton le plus piteux : l'auvre bâte, qu'as4u fait pour le trouver victime des dissensions des hommes? Et de suite il fait venir le cliirurgien-major de l'armée, et, au milieu des cria de tant de malheureux atrocement égorgés, sans en être distrait et de l'air d'une pitié dérisoire, sur un ton pleur- nichard, il ordonne de panser le dindon devant lui. Il avaitaiosi trouvé le moyen de surpasser sa cruauté pai ton impudeur.

Ses mœurs étaientà l'unisson, c'est-à-dire qu'il afTec- tait une rudesse presque sauvage. Il ne dormait que trois heures et les passait presque nu dans un tas de foin et de paille qu'il faisait mettre au milieu des plus belles chambres à coucher, chambres dans lesquelles il salisfuisait tous ses besoins.

Il délestait les glaces, sans doute, par suite de l'effet que son nez cassé et son museau de Kalmouk faisaient ■ur lui-même. Il fallait donc couvrir les glaces des appar- tements où on le logeait, ou bien il les brisait.

Il ne mangeait que ce que le Cosaque ou le Tartare pincé de service auprès de lui et que l'on relevait cha- que Jour, mangeait lui-même, et il portait le cynisme jusque inviter même des dames à ces dîners, qu'il fai- I sait toujours entre six et sept heures du matin; il fal- ilait ; assis tur en grande tenue, alors que lui n'avait lid'aulre costume, hors les très grandes circonstances, que clui des soldats. (Juant à sa toilette, elle consistait à se Ifiirc jeter en se levant et en se couchant quatre seaux fd'eau froide sur lu léte.

Ud jour qu'il passait dans je ne sais plus quel can- I loDnement de cavalerie russe, tout le corps d'oflîciers,

8 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

dans la plus grande tenae, Tint au-devant de lui pour le saluer et Finviter à un grand déjeuner préparé pour la circonstance. En voyant arriver ces officiers en culot- tes blanches, en bottes bien cirées, il descendit de voi- ture; on lui présenta aussitôt un très beau cheval, mais il refusa avec humilité de le monter et, par une boue effroyable, se mita marcher à pied, ce qui força tous les officiers à mettre pied à terre et à barboter avec lui. En approchant de la maison le déjeuner l'attendait, il aperçoit vers l'horizon un village; il s'arrête et s'écrie : c Ah f messieurs, voilà un village demeure un culti- vateur qui m'a promis de la graine de concombre; per- mettez que j'aille la lui demander. > Il oblige les malheu- reux qui ne peuvent le quitter à faire encore ce trajet de trois quarts de lieue à travers les terres détrempées, et, quand il les voit crottés jusqu'à l'échiné, il regagne sa voiture et continue sa route.

Ayant officiellement reçu un rapport portant qu'un colonel, qui devait avoir douze escadrons à cheval, n'en avait que trois, il dit : c C'est mal, et je verrai cela par moi-même. > En effet, dès le lendemain, il ordonna qu'il passerait une revue de rigueur. A l'heure fixée, en dépit de la chaleur, il arriva à pied, suivi de son état- major, et, en approchant du régiment, il dit : c Voilà un temps bien menaçant (le temps était superbe); je crois même qu'il pleut; mes habits en sont humides; à mon âge, cela ne vaut rien. Ainsi, colonel, je vais passer la revue dans ce manège, que par trois vous ferez traverser à vos cavaliers. » Le colonel, qui le devine, fait passer six fois ses trois escadrons devant Souvorow, qui, cette farce jouée, dit au colonel : c Bravo ! vous avez un régiment ma- gnifique. Voilà comment on calomnie les plus braves et les plus intègres officiers de notre chère Maman, l'im- mortelle Catherine. » Maintenant, quel était le mot de

SOUVOROW. 9

cette énigme? Ce colonel, d'une force extraordinaire, avait emporté Souvorow, au moment celui-ci, blessé, allait être pris; à titre de récompense, il avait été nommé colonel; mais comme il n'avait rien, restait- il sous- entendu qu'il dût faire fortune aux dépens du régiment. Souvorow, qui ne voulait pas sévir, avait du moins imaginé ce moyen de prouver aux dénonciateurs que son pouvoir le mettait au-dessus de tout, et que, pour les braver, il lui suffisait d'une pasquinade.

Il aimait à parler avec ou devant ses soldats, et rien ne l'arrêtait quand il voyait que quelque chose pouvait les divertir et faire sur eux une impression utile. Un jour qu'ils avaient très froid et qu'ils commençaient à se plaindre, il s'écria : c Oh! quelle chaleur! on étouffe... » Et il tire sa chemise de sa culotte, se débraille et se fait jeter un seau d'eau sur le corps; et cela, quand il avait soixante ans.

Je ne sais plus à quelle occasion le roi de Prusse l'en- voya complimenter par un de ses 'généraux, que Souvo- row conduisit au camp, et, lorsqu'il sévit suivi par beau- coup d'hommes, il s'arrêta, puis mettant, après quelques lazzi, son général prussien en scène : c Par exemple, dit-il à ses soldats, pensez-vous que des gens vêtus comme cela sont bien redoutables à la guerre ? Voyez ces deux barils qu'il a aux jambes (en le prenant par une de ses bottes fortes); à cheval cela n'est bon à rien, et à pied cela empêche de faire un pas... Et ces canons (en lui défaisant une des boucles sur l'oreille), ne vous ima- ginez pas que cela vous envoie des balles... Et cette queue (en lui prenant la queue et en la remuant), n'allez pas vous figurer que ce soit une baïonnette. > Et, bra- vant toutes les convenances par des facéties de cette nature, il faisait rire les soldats et s'en faisait adorer.

Après une sorte d'entrée triomphale faite à Alexan-

10 MEMOIRES DU GENERAL BARON TUIEBAULT.

drie, on vint lui dire que le peuple désirait voir Souvorow. c Ëh bien ! dit-il, il faut le lui montrer. > A l'instant même il ôte tous ses vêtements, ne conservant que ses bottes^ et, nu comme un ver, n'ayant sur sa peau que son épée et ses cordons, il se rend le chapeau à la main sur un balcon, et, dans cet accoutrement, se présente aux curieux, en tournant comme un toutou (1).

Catherine voulant lui donner la petite croix de l'ordre de Sainte-Anne, imagina même de la lui attacher à la bou- tonnière. Souvorow cependant, tout en se confondant en actions de grâces et en s'inclinant profondément, eut grand soin de couvrir sa boutonnière avec sa tête, et il répétait : c Ah! maman, très chère maman (suivant Tusage), jamais je ne le souffrirai. > Bref, il parvint à lui prendre le petit ruban, et, du moment il le tint, il s'eiforça d'y passer la tôte, et, après dix tentatives inu- tiles, il ajouta : « Votre Majesté le voit, cela est impos- sible; jamais ma tête n'y passera, il est trop petit.

(i) Le fait suivant montre Paul I«^ digne maître d'un tel sujet.

11 faisait parfois assister l'Impératrice & ses parades; alors, et par galanterie, il mettait pied & terre et déûlait devant elle à la této de la 1" compagnie de sa garde; mais il exigeait qu'elle fût exacte. Un jour, furieux do ce qu'elle avait fait attendre les troupes, il commanda, au moment la calèche arriva devant le front qu'elle devait suivre, que, sans se détourner, tous les soldats du pre- mier rang se missent à pisser (il faut bien que je dise le mot, puis* qu'il ordonna la chose), et l'ordre fut exécuté.

Cependant ce prince, et je parle ici d'après un de ses sii^ots, homme d'honneur, de haute capacité et ayant eu fort justement à se plaindre de lui, ce prince, sauf quelque originalité ou extrava- gance, fut à la fois un homme de jugement, de tète et do cœur, de plus un homme d'État, et sous quelques rapports le Louis XI de la Russie. Mais on sait qu'il était haï do Catherine, sa mère, soit par crainte qu'il voulût venger son père qu'elle avait fait assas- siner, soit que, le détestant, elle affectât de le mépriser pour faire croire qu'il était méprisable; elle alla jusqu'à le faire empoi- sonner, et, s'il survécut & cet attentat, il en conserva du moins des mouvements convulsifs sur le visage et dans les membres, et, sui- vant plusieurs, des aberrations momentanées.

(

Catherine se mit à rire, fit apporter un grand cordon tt le lui donna.

Soavorow était un homme transcendant qui, ayant jiigi; devoir cacher sa supériorité et voulant donner le change, faisait le fou. Ainsi que je l'ai dit, il dormait à peine trois heures, fait auquel il faut ajouter que. dès qu'il était seul, il lisaitettravaillaitavec méthode: mais, destiné d commander des hommes ignorants et grossiers. il se faLsait grossier et jouait l'ignorance. Un jour cepen- dant, c'était en 1793 ou 1794 (il commandait un corps de troupes campé), et passant près d'une tente plusieurs oQicierB parlaient avec chaleur, il fourre sa tête par- dessus one des toiles de la tente, se dresse comme un ser- pent et, & peine reconnu, devient l'oLjetdes respects qui lui étaient dus... «Et de quoi parliez'vous? » dit-il aussitôt. On l'informe que l'on discute je ne sais quelle opéra- lion de guerre, qui venait d'être exécutée par nous ou contre nous. Une carte se trouvait déployée, il s'en approche, l'examine, pendant qu'on le met au courant delà discussion, prend la parole et confond les assis- Dots par sa logique autant que par la profondeur de tes pensées et Tesactitude de ses calculs stratégiques; tout à coup il s'aperçoit de l'étonnement de ses audi Jleurs, et, au milieu d'une de ses périodes, il saute sur la ileet sur la carte, se met de toutes ses forces à chanter

iinme un coq, descend en faisant la cutbule et dis-

•ait. Ce chant du coq dont il se servit dans cette cir-

^KiDïtance pour mystifier ses interlocuteurs, personne

lieux que lui ne réussissait à l'imiter, et c'est pur ce cri qu'il éveillait souvent ses aides de camp et domestiques, quand ils oubliaient l'heure ou qu'il avait hesoin d'eux pluBtAt que de coutume. H s'en servit même comme de la diane pour mettre debout le camp. (Joand ses soldats ployaient, il se jetait à terre, se

IS MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉRAULT.

roulait, jurait de se faire tuer, les rendait responsables de sa mort et les citait devant Dieu. Il produisait ainsi le plus grand effet et dut à ce jeu de scène plus d'une fois la victoire, à la Trebbia notamment; mais lorsque, cerné par les troupes de Masséna, et comme dernier recours, il fit creuser sa tombe devant tous ses soldats, déclarant qu'il fallait vaincre ou l'enterrer là, sa défaite n'en fut pas moins complète, et cette comédie n'eut pas de dénouement. Au reste, s'il renonça à une mort qui eût été d'accord avec sa vie, c'est-à-dire bizarre, mais glo- rieuse, il n'écbappa pas à la mort qui résulta pour lui de la honte et du désespoir d'avoir été vaincu. Tant qu'il était vainqueur, un tel homme était un héros; du momentoùilavaitété vaincu, ce n'était plus qu'un pantin.

On sait que, après la mort de la grande Catherine, il se moqua des innovations militaires que Paul I"' introduisit notamment dans le costume de l'armée et dans les détails du service; ses saillies furent répétées au nouvel empe- reur, qui l'en récompensa par un exil; mais lorsque ce prince eut résolu d'entrer en scène contre la France, il crut, sans doute en souvenir de la terreur qui depuis le massacre de Prague et le sac dlsmaîlof était attachée au nom de Souvorow, il crut ne pouvoir se passer de ce général et voulut lui confier le commandement de cette armée, qui nous fit d'ailleurs évacuer presque toute l'Italie; il lui envoya donc un lieutenant général pour l'inviter à se rendre à Pétersbourg.

Arrivé au lieu de l'exil, ce lieutenant général fit part à Souvorow de sa mission; aussitôt Souvorow prit une poignée de terre et se la jeta sur la tête, en disant : c Le maréchal Souvorow est mort, il est sous la terre ; quant au vieux Souvorow, que voulez-vous qu'il fasse pour le service de l'Empereur? » On eut mille peines à lui faire accepter le commandement qu'on lui offrait, et on fut

SOUVOROW. 13

qninze jours à le mettre en route. En faisant ce trajet, il passe au milieu de la nuit par la résidence de sa femme et de son fils (1), se rend sans bruit au lit de chacun d'eux, les regarde un moment, défend de les réveiller et conti- Doe sa route. Il arriva enfin à Pétersbourg, et de ooQvelles scènes eurent lieu.

On aurait peine à croire à la hardiesse de quelques- unes d'entre elles : ainsi il se fit faire des bottes qui lui montaient presque aux hanches, un habit dont les pare- ments allaient aux coudes et les basques sur les talons, Qne queue tratnant à terre et un chapeau de trois pieds d'envergure, et, sous cet accoutrement, au fond duquel il semblait disparaître et qui était la charge et la cri- tique du nouvel uniforme que Paul 1*' avait donné aux troupes, il osa se rendre chez cet empereur.

A une parade, l'Empereur lui ayant demandé ce qu'il pensait des guêtres à trente-six boutons que venait de recevoir l'infanterie, il appela un des soldats qui le sui- vaient et qui avaient encore l'ancien uniforme russe; il fit approcher un de ceux qui étaient dans la nouvelle tenue et ordonna à tous deux de se déshabiller, de se coucher et de dormir, et dès qu'ils en eurent fait le semblant, il fit battre l'équivalent de la générale. Son homme fut prêt en une minute, et Souvorow partit aussitôt avec lui, laissant l'autre mettre ses soixante-douze boutons; telle fut la seule réponse qu'eut l'Empereur.

Cette inconcevable déférence et tout ce que l'on par- donnait à Souvorow me firent supposer qu'il fallait que les hommes de guerre marquants fussent bien rares en Russie (2), et je fis part de cette réflexion à la personne à

(1) n n'eut qu'uo fils, qui, marié à une princesse de Cour- lande, 86 noya en iSli, lors d'une campagne contre les Turcs. Il ne reste de Souvorow que des petits-fils, qui furent élevés en Suisse.

{i) Souvorow avait pour rival, en Russie, le maréchal Kameuski,

14 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

laquelle je dois tant d'anecdotes : c Et comment voulez- vous que cela soit autrement? me répondit-elle; les mina- homme moins du goût des soldats, c'est-A-dire moins original et moins grossier, mais non moins capable et peut-être plus cruel que notre espèce de héros. Comme cela devait être, tous deux se détestaient. Potemkin eut Tidée do les rapprocher et, dans ce but, les réunit dans un diner se trouvait le père de la personne qu* m'a raconté une partie des faits que je rapporte» mais ce fut sans succès. Hors le temps du repas, pendant lequel aucun des deux ne regarda Tautre, ils se placèrent à deux des angles opposés du salon et se tournèrent constamment le dos.

Une anecdote relative à ce Kamenski montre A quel caprice pouvait impunément se livrer un général russe en faveur, et A ce titre elle vient en confirmation de tout ce qu'on a dit des fantaisies de l'autre préféré de Catherine, Souvorow; voici l'anecdote :

Kamenski se rendant de Moscou A Pétersbourg rencontra Tar- chevéque de cette ville allant A Moscou. Frappé do l'idée que ren- contrer un pope porte malheur, si l'on ne parvient A conjurer le sort par quelque chose d'extraordinaire, il fait arrêter sa voiture et met pied A terre. L'archevêque en fait autant. Kamenski va au- devant de lui, se met A genoux, lui baise la main et reçoit la béné- diction : « Monseigneur, j'ai une grâce A vous demander, c'est de vous coucher par terre, de vous rouler dans la boue, jusqu'A ce que vous soyez hors de mon chemin, et de rester ainsi couché jusqu'A ce que j'aie passé. » L'archevêque voulut résister A cet ordre mal déguisé, mais il n'y eut pas moyen ; il fallait obéir en tous points, et rouler dans la boue et sa personne et ses habits pontificaux. Kamenski passé, l'archevêque rétrograda, et de retour A Pétersbourg, alla demander justice A Catherine, qui lui répon- dit : « Procurez-moi un second Kamenski, et je vous promets de punir celui-ci. »

Ce fut une de ses victimes qui se chargea de le punir. Il était par sa cruauté devenu la terreur des soixante-dix mille serfs ou paysans qui composaient sa fortune. Un jour que, dans un droschky. il se promenait dans un petit bois voisin de son chA- tcau, le moujik qui le conduisait au pas avec ses trois chevaux de front voit rouler quelque chose A côté de la voiture ; il regarde et, reconnaissant une tête d'homme, se retourne et trouve son maître décapité. Dans son bouleversement, il remet cette tête dans la voiture, rentre au château et raconte cette terrible aven- ture. Accusé du crime, il serait mort sous le knout, sans les aveux d'un vieux paysan qui, A la faveur d'une embuscade, avait pu s'approcher du droschky, abattre la tête d'un coup de hache et rentrer dans le bois, sans avoir été surpris dans l'exécution de cette vengeance méritée.

SOUVOROW. 15

ties du service y sont poussées à tel point qu'un ofQcier n'a pas le temps de dormir et de manger, et que, en moins de dix ans, un homme, eût-il du génie, deviendrait une machine, i

Quoi qu'il en soit, confiant dans les services qu'on attendait de lui, Souvorow osait tout; il exploita sans scrupule cette opinion, d'ailleurs juste en ce temps-là, que, à la tête d'une armée russe, il valait vingt-cinq mille hommes, si bien que, au moment de marcher contre nous, il obtint pour toute instruction une main de papier en blanc, au bas de chaque page de laquelle se trouvait la signature de l'Empereur.

Arrivé à Vienne, on tint un grand conseil de guerre pour discuter et arrêter les opérations de la campagne, que les armées impériales allaient faire suivant la mar- che lourde et méthodique des Allemands et suivant ces prévisions en apparence infaillibles, qui ont toujours fini par mettre les Autrichiens complètement en défaut ; mais, quelque chose qu'on pût faire et dire, on ne tira rien de Souvorow : t Que voulez-vous de moi? répétait-il, je n'entends goutte à tout cela; je ne suis qu'un soldat et je ne sais que marcher en avant, etc. Mais, lui ob- serva-t-on, vous devez avoir reçu des instructions de l'Empereur. Des instructions? > Et il tira de son por- tefeuille la main de papier couverte des blancs-seings de l'Empereur; après l'avoir jetée sur la table, il ajouta de l'air le plus niais : « Voilà tout ce que j'ai. » Et on n'en eut pas autre chose.

En conduisant son armée contre nous, il ne cacha pas à ses soldats qu'ils auraient affaire à des adversaires for- midables : t Vous avez battu des Allemands, des Polo- nais, des Turcs; mais tout cela n'est rien. Ce sont les Français qu'il faut battre. Voilà des ennemis dignes de TOUS. Voilà des gens qui savent faire la guerre et qui.

16 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

comme les Allemands, De sont pas gênés par des costu- mes ridicules. » Il se faisait appeler < l'Ange extermina- teur des républicains > . Pour monter au dernier degré l'exaltation de ses Russes, Paul I*' lui envoya son fils, l'archiduc Constantin, comme officier d'ordonnance, et c'est en ayant à ses côtés ce prince que, le 24 mai, Sou- Yorow fit à Alexandrie la seconde et heureusement la dernière de ses entrées triomphales.

Il put prendre la citadelle de Milan, entrer à Turin, gagner la bataille de la Trebbia, nous faire évacuer la Lombardie et presque tout le Piémont; mais par bon- heur il entendait la guerre comme les hôtes sauvages, en forcené, et ses courses à tire-d'aile, qu'il prenait sans doute pour le vol de Taigle, le lançaient dans des pièges il s'empêtrait. Il fallait toute l'impéritie de Sche- rer ou la légèreté de Macdonald pour s'offrir aux coups d'un Souvorow. Moreau, dix fois inférieur en nombre, le tint en échec par la profondeur de ses combinaisons et par la hardiesse de cette campagne si savante et si complexe, qui illustra jusqu'à nos revers; et quand en Suisse l'ours russe se trouva en face d'un adversaire tel que Masséna, c'est l'ours qui fut dévoré.

De Gènes, j'assistais avec angoisse aux luttes des nôtres contre cette formidable armée russe, je recueillais tous les récits et toutes les notes. Ne pouvant participer à nos suprêmes efforts qu'en en suivant anxieusement les vicissitudes, j'enregistrais avec le plus vif intérêt tous les faits d'armes, et c'est parce qu'il commit qua- torze fautes bien déduites et comptées, que Macdonald perdit à la Trebbia la bataille décisive qui termina sa carrière en Italie (ce qui fut un bonheur), mais aussi la carrière de l'armée de Naples (ce qui fut un désastre). Revenu à Paris, logé chez son ami Beurnonville, il fit, pour sa justification, répandre le bruit que Moreau avait

DÉFAITE DE LA TREBBIA. 11

trahi, et cette assertion impudente ne trompa que des adulateurs qui voulaient bien être trompés.

En dépit du sang dont à tort ou à raison le maréchal duc de Tarente s'enorgueillit, et que sa mère, cuisinière que son père épousa, n'a certes pas anobli; en dépit du rang superbe il est attaché, personne ne songera à lui élever une statue, qui puisse faire pendant à celle qu'on élève à la mémoire du général Championnet. Par esprit de vérité, ayant suivi de si près les rôles des généraux dans cette campagne et, depuis lors, ayant scrupuleusement étudié ces rôles avec les pièces et té- moignages sous les yeux, je n'ai pu m'empécher de témoigner constamment en faveur de Moreau que je dé- teste depuis 1813, comme j'avais témoigné en faveur de Championnet que je chérissais, contre Macdonald que, en dépit de sa conduite envers ses rivaux, en dépit de sa légèreté comme général en chef, j'ai toujours été enclin à aimer comme homme et comme vaillant soldat. Au reste^ je les aurais indistinctement haïs ou aimés, les uns ou les autres, que je n'en aurais dit ni plus ni moins.

Quoi qu'il en soit, navré en apprenant la perte de la bataille de la Trebbia, je le fus plus encore en consta- tant l'inutilité de l'admirable campagne menée par Mo- reau, et ce fut de môme avec humiliation que je vis Gênes se remplir de généraux dont la présence n'attes- tait que des revers. Tout le quartier général de l'armée de Naples ne tarda pas à arriver dans cette ville; mais, comme il ne s'agissait plus de régulariser une incorpo- ration qui se faisait d elle-même, tout ce qui ne restait pas aHaché à l'armée d'Italie s'y arrêta peu et se rendit à Paris. Je ne les laissais pas partir sans les interroger, et cet incessant défilé de mauvaises nouvelles eut un contre-coup sur ma convalescence. Malgré les soins dont j'étais l'objet, malgré la beauté du climat, la saison et le

iix. a

m MÉMOIRES DC7 GÉ3RRAL B1B05 THIÊBAULT.

Aonhear dont j^aaraia dil jouir sans partage» ma santé, qui s'était d^abord rétablie, redeTenait inquiétante. D est des crises qui marquent des étapes dans Texistenee, et je dus reconnaître que la maladie dont je relevais ayait fini ma jeunesse, comme d'autres crises de même nature commencent la Tieillesse, comme d'autres enfin mar- quent la décrépitude. Mes forces, qui me semblaient si bien reyenues, diminuaient: Pauline» qui s'occupait de ma santé plus que moi, voulut une consultation qui eut lieu. Un médecin de réputation, après une longue enquête, me fit coucher sur mon lit, me tàta, me cogna tout le corps et, à la suite de ce long examen» décida qu'il fallait que je rentrasse en France pour suivre on régime, impossible» disait-il, en dehors des habitudes sages de la famille. Si Pauline avait rester à Gènes, j'y serais mort plutôt que de la quitter; mais elle atten- dait ses passeports pour se rendre à Milan; dès lors j'arrangeai mon départ de manière qu'il coïncidât avec le sien, et de suite j'annonçai la vente de mes chevaux.

Dans le nombre, se trouvait un très beau cheval anihe, qui avait été remarqué à Gènes et ne pouvait manquer d'y avoir de nombreux amateurs. Mme Palla- vicini, une des plus jolies femmes et la meilleure écuyère de l'Italie, se hâta de me le faire demander afin de l'es- sayer. J'écrivis aussitôt à cette dame que je mettais le cheval à ses ordres, mais que, dans ma conviction, aucune écuyère au monde, avec une selle de femme, n'était capable de le maîtriser