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MÉMOIRES

DU

r r

GENERAL BARON THIEBAULT

li'nutoiir (ît les éditeurs déclarent réserver leurs droits de rflproclur.tlon et de traduction en France et dans tous les pays «^IrnngorM, y compris la Suède et la Norvège.

(înt (MivrnKO h été déposé au ministère de l'intérieur (section do In lihniirio) on septembre 1893.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, «OURRIT ET d% RUE GARANCIÈKE, 8.

MEMOIRES

DU GÉNÉRAL .

goN THIÉBAULT

Publiés sous tes auspices de sa fille jV Claire Thiébault

PRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL

FERNABD CALMETTES

PARIS

LliBRAIRIE PLON

. PLON, NOURRIT kt C. IMPRIMEORS-ÉDITEUHS

A3

AVANT-PROPOS

Le général baron Thiébault a conçu ses Mémoires à la manière de Jean-Jacques ; il fait ingénument sa confession. Pour lui la franchise est la véritable dignité de l'homme, la grande vertu de l'écrivain, l'honneur suprême du soldat. Si parfois son souvenir l'entraîne à des aveux devant lesquels hésiteraient des consciences moins généreuses ou trop mes- quines, il ne se dérobe pas. Il a connu les faiblesses physiques et les détresses morales; tous y sont sou- mis, les plus illustres comme les plus humbles d'entre les hommes, et c'est par qu'ils nous intéressent, car c'est par qu'ils nous ressemblent; mais ce n'est pas ainsi que d'ordinaire ils se présentent à nous dans les Mémoires qu'ils écrivent ou dans les Biographies qu'on leur consacre. A les lire, presque tous nos contemporains seraient gens d'honneur et de génie. Rien n'est insipide, rien n'est décevant comme le défilé de personnages tous parés d'égales vertus, et, quand sous une plume impartiale nous rencontrons la vérité, nous devons la saluer avec bonheur.

VIII AVANT-PROPOS.

Or c'est la qualité maîtresse qu'on reponnaîtra, j'en suis sûr, au baron Thiébault. Dédaigneux des fausses interprétations ou des sots jugements, à la façon des naïfs il se montre sincère, et l'indépen- dance qu'il s'impose pour se juger lui-même, il la maintient pour juger les autres.

Esprit aimable, il s'est complu dans la société des hommes, dans l'adoration des femmes. Tels qu'il les a connus il s'applique à les peindre ; il nous les rend avec leur empreinte originelle, n'amoindrit pas les plus hautes personnalités, rehausse d'intérêt les plus petites. Dans la revue qu'il en passe, il sait mettre en scène des types et non des marionnettes.

dans la bourgeoisie, le baron Thiébault est d'opinions et de vertus bourgeoises; mais, s'il porte en lui ce robuste bon sens qu'on reproche tant à la classe moyenne, il n'a pas pour cela le cœur égoïste et l'àme vulgaire. S'il aime l'ordre et la patrie, c'est d'enthousiasme qu'il les aime. Lancé dans le parti de la Révolution, s'il en déteste les excès, il en admire les audaces, il en suit les nobles mouvements et les aspirations généreuses. Soldat enrôlé volontaire, s'il a le respect exact du service et la conscience rigoureuse du métier, il n'en a pas moins les élans de bravoure et la hardiesse d'entre- prise. Général à trente ans, s'il n'atteint pas au rang suprême des plus glorieux capitaines, il a

AVANT-PROPOS. ix

comme eux ses heures de grand courage et ses bril- lants faits d'armes.

Toutefois, à côté des vertus, nous gardons sou- vent quelque défaut de notre milieu d'origine, et ce qu'en a gardé le baron Thiébault, c'est un certain manque de sobriété dans le récit. Ne l'en blâmons pas trop. Sans être un styliste rare, il sait conter avec grâce, discuter avec ardeur. Il aimait à causer; les dames, m'a-t-on dit, se plaisaient à l'entendre; or, auprès d'un tel auditoire, quel narrateur ne s'habituerait à l'innocent péché de babillage?

Ayant accepté la mission de présenter au public ces Mémoires, il m'eût été facile de les réduire à des proportions plus classiques; mais avait-on le droit d'en modifier le caractère, d'en rompre la variété, d'en atténuer la fantaisie? Comme le dit le baron Thiébault, il écrit pour se distraire, et ce n'est point un récit savant qu'il a voulu composer. Les érudits y trouveront cependant bien des notes à recueillir; les menus faits d'autrefois nous aident à saisir dans son détail la vie du temps passé ; quant aux grands faits, fréquemment évoqués, ils ont fourni quelques belles pages d'histoire.

Ainsi, conserver aux choses écrites leur esprit original et leur intention formelle, tel était notre devoir d'éditeur. Ce devoir, nous en partagions la

X AVANT-PR0P(3S.

conviction avec la fille du général, Mlle Claire Thiébault, qui, par vénération pour la ménnoire sacrée de son père, a voulu que les opinions et les tendances fussent respectées dans leur intégrité première.

Fernand CALMETTES.

Je suis aujourd'hui la dernière survivante des six enfants de mon père^ le lieutenant général baron Thié- bault. Après moi^ son nom sera éteint. Je me fais donc un devoir de me conformer à ses intentions en livrant à la publicité ses Mémoires autographes.

J'espère quHls seront utiles à l'histoire de son temps^ et qu'ils contribueront à faire mieux connaître et plus complètement apprécier mon père par la génération pré- sente.

Claire Thiébault.

Paris, septembre 1893.

N. B. Les notes suivies de l'indication (Éd.) sont ajoutées par l'éditeur. Les autres sont de l'auteur.

UIKUDONNK THIliliAULT

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MEMOIRES GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT

CHAPITRE I

Il semble que la destinée, qui me condamnait à une existence heureuse en apparence et si déplorable en réalité, ait voulu me rendre les tribulations qui m'atten- daient d'autant plus cruelles qu'elles formeraient un contraste plus marqué avec les premières impressions de ma vie, et que ce soit pour cela qu'elle m'ait fait naître entouré de toutes les douceurs, de toutes les consolations qu'une famille puisse ofTrir. Jamais il n'eitista d'intérieur plus calme et plus édifiant que celui de mon père. Ma mémoire ne me rappelle aucune que- relle, aucune altercation, aucune humeur, aucune bou- derie. Tout était sage, doux, honorable et égal. Les journées se succédaient sans nuages comme sans ennui, et, dans cette union tout se trouvait assorti, ta ten- dresse de mes parents n'avait de comparaison que dans l'amour exalté et dans le respect de leurs enfants. J'ignore, au reste, comment il en eût été autrement. Mon père, qui en imposait par sa ligure à la fois belle et can-

2 MÉMOIRES DU GKiNÉRAL BARON THIÉBAULT.

dide, par ses connaissances non moins variées qu'appro- fondies et exactes, mon père, dis-je, avait autant d'expan- sion dans l'âme, de ressources et de gaieté dans l'esprit que de bienveillance et de fermeté dans le caractère. Ma mère était douée d'une bonté inépuisable, d'une sensibilité au dernier point touchante et d'un esprit tel, qu'un M. de Valmont, l'un des trois hommes les plus brillants que mon père ait connus (les deux autres étaient Rivarol et Jouy), disait : « L'esprit de Mme Thiébault n'a pas de bornes, et on lui trouve toujours autant d'es- prit qu'on sait lui en chercher. » De cette sorte, l'un honorait sa famille par son rôle, son mérite et ses tra- vaux; l'autre, par des qualités aussi rares que précieuses; tous deux se dévouaient à leurs devoirs avec autant de simplicité que de constance, et, révérés pour leurs vertus, recherchés pour le charme de leur société, heureux par eux et par les autres, ils réalisaient vraiment le bonheur sur la terre.

C'est au sein de cette famille patriarcale que je suis à Berlin, le 14 décembre 1769, et que j'ai passé mon enfance et ma jeunesse; c'est à ces parents que j'ai rendu et conservé un culte, fondé sur une admiration d'autant plus juste et plus grande, que dans le nombre immense des intérieurs de famille que j'ai été à même de connaître et de juger dans ma vie, il n'en est aucun que je puisse comparer à celui dont ils m'ont offert le tableau.

L'usage allemand est d'avoir plusieurs parrains et marraines; j'en eus six. Mes parrains furent mon père, le comte de Guines, depuis duc, alors envoyé de France en Prusse, et M. Bitaubé, le traducteur d'Homère; mes marraines : Mlle de Sozzi, ma tante, Mme Hainchelin et je ne sais plus qui. Je reçus un nom de chacun d'eux, et ces noms, placés dans l'ordre que je viens d'éta-

NAISSANCE. BAPTEME. 3

blir, furent Dieudonné, Adrien, Paul, François, Charles et Henry (1).

Du mariage de mon père naquirent, de plus, quatre filles. Trois de mes sœurs moururent en bas âge; une seule existe, et notre mutuelle et tendre amitié a été et est encore une des plus douces consolations de ma vie.

Un lit, que j'aperçois à peine, et un cornet de bonbons, qui m'apparaît plus distinctement parce qu'il devint mon partage, voilà tout ce que ma mémoire a conservé de relatif à la naissance du seul enfant que mon père ait eu après moi; mais ce fait, qui me reporte à ma deuxième année, est vague au point de former un soupçon plutôt qu'un souvenir.

Le premier souvenir qui soit net et distinct date de 1772 et me rappelle une cloison, que mon père fit abat- tre. Tout ce qui est destruction enthousiasme les enfants par le bruit, le mouvement et la rapidité des effets qui en résultent; ce qui est successif peut occuper, mais ce qui est brusque frappe ; et cela est vrai au point que la construction du Vatican les étonnerait moins que le renversement d'une bicoque. On dirait d'ailleurs que détruire est la vocation de l'homme, et, quand je consi- dère tous les bouleversements dont j'ai été le témoin, je trouve une sorte de présage dans ce premier souvenir distinct de ma vie. Je puis ajouter que cette démolition semble encore se faire devant moi. Malgré les cinquante- cinq ans qui me séparent de ce moment (2), je vois encore les deux maçons travaillant; je vois leurs outils, ainsi que les plâtres successivement arrachés, tombant

(1) Celui de tous ces prénoms que garda le jeune Tliiébault est Paul, qu'il devait à Paul-Jérémie Bitaubé, son troisième parrain. C*est sous ce prénom que nous aurons par la suite l'occasion de le distinguer de son père, Dieudonné Thiébault. (Éd.)

(2) Cette première partie des Mémoires fut écrite en 1822.

4 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

avec fracas et laissant à nu, comme un squelette, la charpente qui les soutenait. Mais tout finit. Ignorant même comment ensuite est tombée cette charpente, j 'arrive à ma cinquième ou sixième année, sans qu'aucun autre point lumineux n'éclaire cette nuit sombre, dont reste enveloppée toute ma première enfance.

Après cette époque si vague ou plutôt en se confon- dant avec elle, se présente le souvenir de ces ridicules histoires de revenants, dont le siècle a fait justice, mais qui, il y a encore cinquante ans, par les bouches de toutes les servantes, attaquaient le bon sens et le juge- ment des enfants pour ainsi dire dans leur source, bou- leversaient leurs idées, exaltaient leur imagination, les rendaient accessibles à mille craintes et laissaient des impressions que bien des années ne faisaient souvent qu'affaiblir. J'ignore s'il est un pays ce genre de superstition a été poussé plus loin qu'en Prusse; du moins est-il vrai de dire qu'il y avait de ces histoires entièrement avérées pour le peuple. Je me rappelle, entre autres choses, que ma mère eut mille peines à me faire comprendre combien il était absurde et même irréli- gieux de croire par exemple que la marène, petit pois- son très délicat, si ce n'est le plus délicat qui existe et qui se trouve dans un seul lac, assez voisin de Berlin, n'y existât que par suite d'un pacte, d'après lequel je ne sais quel ancien propriétaire de ce lac aurait donné son âme au diable en échange de ces poissons, à la fois objet de gourmandise et source de fortune.

Voici un fait d'un autre genre et qui me reporte à ma cinquième ou sixième année : Ma mère était dans son petit salon; je jouais à ses pieds, et nous étions dans un de ces moments de calme et de silence qui précèdent à merveille une explosion, lorsqu'une commotion violente fit trembler, puis ouvrir à la fois toutes nos fenêtres et

PREMIERS SOUVENIRS. 5

toutes nos portes. « Ahl mon Dieu, s'écria ma mère, qu'est-ce que cela? Ohl rien, lui répondis-je, c'est le vent. » Elle sourit, mais n'étant ni persuadée, ni rassurée, se figurant même que c'était un tremblement de terre, elle se leva et trouva dans la même anxiété quelques dames logées dans la même maison que nous. Bientôt, cependant, ses craintes se dissipèrent. Les pre- mières nouvelles n'eurent d'autre rapport qu'à des vitres cassées, vitres au nombre desquelles se trouvèrent toutes celles du château, exposées à l'ouest, c'est-à-dire donnant sur le jardin du Roi, et, la commotion venant de la direction des magasins à poudre, on ne conserva plus de doute sur la cause de cet événement; mon père, qui rentra peu après, nous apprit en effet que le moulin, qui ne contenait heureusement que soixante-quatre mil- liers de poudre plus ou moins sèche, avait sauté. Au reste, on calcula que, si cet accident était arrivé à l'un des grands magasins voisins de ce moulin, Berlin aurait pu être en partie renversé, plusieurs de ces magasins renfermant cinq cents milliers de poudre sèche.

J'approchais de ma dixième année, lorsque Mme du Troussel (1) me fit une plaisanterie que je n'ai jamais oubliée. « Mon cher ami », me dit-elle un jour, « vou- lez-vous être mon amant? » C'était me parler grec. Mais, ma mère m'ayant fait comprendre qu'être son amant, c'était se dévouer à elle, et qu'une belle dame faisant une telle proposition ne pouvait jamais être refusée, je

(1) C'était à la cour du grand Frédéric une des femmes les plus réputées pour sa beauté, son esprit, sa grâce aimable. Fille d'un général de Schwerin, elle avait épousé en premières noces un cha- noine protestant de Brandebourg, M. de Kleist, et, séparée de lui par lo divorce, elle brillait à la cour sous les surnoms de « la belle Schwerin » ou de « la belle de Kleist», lorsqu'un colonel d'artillerie d'origine française, M. du Troussel, s'éprit d'elle et l'épousa. On trouvera plus loin des détails sur les suites de ce ïnariage. (ëd.)

6 MEMOIRES DU GENERAL BARON THIEBAULT.

répondis : « Oui, madame. Fort bien », reprit-elle, mais, en devenant mon amant, il faut que votre vie me réponde de votre fidélité. » Ceci me parut sérieux, et, quoiqu'elle me déclarât que cela serait réciproque, quoique ce mot de fidélité n'eût rien de clair pour moi, si ce n'est Tavant-goût de tout fruit défendu, je ne me souciais nul- lement du marché. On avait beau me dire que de long- temps je n'aurais grand mérite à rester irréprochable, je n'entendais pas jouer ma tête pour une chose que je jugeais d'autant plus tentante, qu'on mettait plus d'importance à la défendre. Ce ne fut donc qu'après bien des explications que l'appât de bonbons, d'un bel habit turc et surtout d'un grand sabre me vainquit. Je ne tardai pas à recevoir tout ce qu'on m'avait promis, et ce fut avec mon vêtement tout à fait oriental, mes pan- toufles jaunes, mon sabre au côté, que, coiffé d'un turban garni de gros rangs de perles en guirlande, j'allai prêter à genoux le serment solennel qu'on exigeait de moi. Ce badinage amusa quelque temps; mais, comme on peut le croire, il fut usé bien avant mon habit, qui cependant ne dura guère.

Le grand-duc de Russie, depuis PaulP', arriva à Berlin sous le nom du comte du Nord; on fit ce qu'on put pour le bien recevoir. Des arcs de je ne sais quel triomphe, construits tout en verdure et ornés de guirlandes et de devises, furent élevés dans les rues qu'il devait suivre; on jeta des fleurs sur son passage, on lui rendit des hon- neurs militaires. J'ignore si tout cela était fort beau, mais je sais que je trouvai ce spectacle aussi superbe que la figure de Kalmouk qu'avait ce prince me parut laide. Conduits par notre bonne, nous étions allés, mes deux sœurs et moi, voir cette entrée, rue Royale , dans la maison d'un nommé Pouter, notre maître d'écriture. Beaucoup d'autres enfants s'y trouvaient, et dans le

VOYAGE EN FRANCE. 7

nombre une petite fille qui venait d'avoir la petite vérole et qui sortait pour la première fois. Nous fûmes tous trois atteints parle mal, et cela, une semaine avant le jour pris pour notre inoculation. Pour surcroît de malheur, cette petite vérole était de la plus mauvaise qualité. Ma sœur aînée en fut très maltraitée; je fus dans le plus grand danger, et ma jeune sœur Julie, enfant charmante, en mourut.

Du moment se déclara cette cruelle maladie, l'un des fléaux défendus avec tant de zèle par le clergé de France (1), mon père, qui ne l'avait pas eue, quitta son appartement et alla demeurer chez Mme du Troussel; mais, du moment je fus en danger, il passa les jour- nées et une partie des nuits à se promener devant la maison, pour avoir plus tôt des nouvelles qui pussent le rassurer. Le jour je fus le plus mal, on me couvrit de vésicatoires, et notre médecin, M. Fritz, qui avait arr.êté qu'on les lèverait à minuit, avait ajourné à ce moment toute décision sur mon sort; enfin, ils produi- sirent l'effet désiré; au moment on les leva, je repris connaissance; M. Fritz répondit de moi, et je me rap- pelle encore la joie de ma mère, courant à la fenêtre et criant à mon père que j'étais sauvé.

Les souvenirs ici se groupent, et la fin de cette mala- die se mêle aux préparatifs du voyage que nous fîmes à cette époque en France. Il y avait en effet onze ans et demi que mon père était en Prusse. Ma mère désirait revoir M. de Sozzi, l'oncle par lequel elle avait été

(1) La vie est un don de Dieu; nul être humain n*a le droit d'y porter la moindre atteinte. Or, inoculer le virus du vaccin, c'est infliger un mal pour en prévenir un autre et, malgré la générosité de l'intention, c'est agir contre Dieu, qui seul doit rester le maître de dispenser à son gré la maladie ou la santé. Telle est la théorie, d'après laquelle un grand nombre de prélats et de pieux esprits opposèrent à la décourerte de Jenner une fanatique résistance. (Ed.)

8 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

élevée et qui, de son côté s' affaiblissant, voulait avant de mourir embrasser encore une fois une nièce qui lui était si chère ; il voulait également revoir mon père et souhaitait nous connaître, ma sœur et moi, ne fût-ce sans doute, et indépendamment de la tendresse qu'il pouvait nous porter, que pour imprimer un souvenir ineffaçable dans les cœurs d'enfants qui commençaient leur carrière. Tels furent les motifs du voyage, au cours duquel nous nous rendîmes directement de Berlin à Lyon, cet oncle avait fixé sa résidence et il mourut quinze mois après que nous Teûmes quitté.

A l'exception d'un petit cabinet, dans lequel je m'étais si bien enfermé qu'il me fut impossible d'en rouvrir la porte, et des cris atroces que m'arracha la crainte que mon père et ma mère ne continuassent sans moi leur route, ce trajet de Berlin à Lyon ne me rappelle que deux faits :

Le premier se rapporte à notre arrivée à Mayence. La nuit était complète; nous avions quatre jeunes chevaux à notre voiture; le mouvement du pont de bateaux, sur lequel on traversa le Rhin, les effraya; cherchant à rebrousser chemin, ils se jetèrent de côté; bientôt le postillon n'en fut plus maître, et les chevaux de devant ayant fait sauter une des traverses du faible garde-fou, qui seul aurait pu les arrêter, allaient se précipiter dans le Rhin et y entraîner la voiture, lorsqu'un hasard, qui tient du miracle, fit qu'en cette nuit obscure, au milieu de ce pont si remarquable par sa longueur et précisément à l'endroit nous étions, se trouvât un homme qui eut assez de bonté d'âme, de présence d'es- prit, de courage et de force, pour sauter à la bride de nos chevaux, pour les rejeter en arrière et les contenir, pendant que mon père, qui était descendu au commen- cement du pontet jugeant le danger que nous courions.

INCIDENTS DE VOYAGE. 9

nous arrachait de la voiture plus qu'il ne nous en tirait. Ce moment fut d'autant plus cruel pour lui, que, indé- pendamment de tous ses effets qu'il risqua de perdre, il s'était chargé de cinq cents louis en or, qu'un banquier de Francfort l'avait prié de remettre à un banquier de Mayence.

Du côté de Strasbourg, je ne sais quelle pièce de fer se cassa au train de derrière de notre voiture. Un char- ron la remplaça ou la ressouda. A peine eut^il fini que mon père, qui était très fort, empoigna cette pièce pour s'assurer en la secouant si elle tenait bien; mais le malheur voulut que le fer, posé presque rouge, fût encore brûlant, au point que toute la peau de la main de mon père y resta. La douleur fut horrible : « Mon- sieur », dit alors le charron, « ces accidents nous arrivent parfois, et, si vous avez le courage de faire usage de notre remède, vous serez guéri dans une demi- heure. » Mon père consentit, il fut guéri; mais ce remède, qui consistait à mettre la main devant un bra- sier ardent et à l'arroser continuellement avec de l'huile de térébenthine, le fit souffrir au point qu'à grosses gouttes l'eau lui coulait du front.

Rien ne fut plus affectueux que la manière dont nous fûmes reçus par M. de Sozzi, et, si je fus touché des marques de tendresse qu'il nous prodigua, je ne fus pas moins frappé de sa belle et vénérable figure. Ce qui le concerne forme, au reste, une partie assez intéressante de mes souvenirs de famille, pour que j'en fasse le sujet d'une digression.

Le père de M. de Sozzi, d'une famille ancienne de Toscane, quitta l'Italie par suite de dissensions civiles et, réalisant ce qu'il put de sa fortune, vint en France avec ses deux fils et sa fille. L'un de ses fils prit l'état ecclésiastique et devint évèque de Cluny; sa fille épousa

10 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

un M. Dozzi, jurisconsulte, et mourut en couches de ma mère, dont le père survécut peu de mois à sa femme; enfin M. de Sozzi se destina à la magistrature et aux lettres et conquit rapidement, à Paris, le renom d'un jurisconsulte éminent. Avocat consultant, il plaida un très petit nombre de causes; il n'en plaida que par amitié pour les intéressés; mais, gagnant toutes celles dont il s'occupa, il n'en fut pas une qui ne contribuât à rehausser sa réputation. Une des plus remarquables fut celle qui coûta la fortune à la famille des comtes du Hautoy et qu'il gagna après huit ou dix années d'efforts et de travaux, au moyen de seize ou dix-sept arrêtés ou sen- tences obtenus ou arrachés à Nancy, à Paris et à Ver- sailles, en luttant notamment dans cette première ville contre l'influence de toute la noblesse de Lorraine, contre la partialité de tous les tribunaux de cette pro- vince et contre la faveur du roi Stanislas.

Il existe même à cet égard une anecdote, qui peint M. de Sozzi. En arrivant à Nancy^ il alla voir un M. Mathieu, avocat de sa partie adverse, et lui dit que, ne s'étant jamais chargé d'une cause sans les pouvoirs nécessaires pour la terminer à l'amiable, il venait lui offrir de joindre ses efforts aux siens pour prévenir un procès, dont les frais seraient le moindre inconvénient, c Com- ment », lui répondit M. Mathieu, qui était un homme fort distingué, « perdre l'occasion de me mesurer avec un homme de votre mérite, avec un jurisconsulte célèbre, avec un avocat de Paris, quand, depuis vingt ans, c'est l'objet de toute mon ambition! Ohl monsieur, je n'en ai pas le courage. » Indigné, M. de Sozzi se lève et dit : « J'accepte le défi que vous me donnez et je vous apprendrai, monsieur, de quelle manière vous aurez fait de moi un fesse-mathieu. » Et en effet il gagna ce procès de la manière la plus brillante et la plus complète.

HISTOIRE DE M. DE SOZZI. H

Mais, s'il se faisait également remarquer dans la car- rière du barreau par son éloquence, sa profonde in- struction, son équité, sa délicatesse et une dignité qu'en toute chose il portait au plus haut degré, il n'en avait pas moins un très grand nombre d'autres connaissances. Il était historien, savant helléniste, et se distinguait autant par son esprit que par son amabilité. Il eut pour amis une foule de personnages marquants et pour intimes un chevalier Deville et M. de Polignac, secré- taire des commandements du roi Stanislas.

Il fut l'ami du chevalier d'Orléans, grand maître du grand prieuré de France, et dut au désir qu'avait ce prince de vivre en quelque sorte avec lui, la place de bailli de cette espèce de cité. On sait que le Temple était alors un asile, les débiteurs étaient à l'abri de toutes espèces de poursuites; le bailli seul disposait de ce privilège, qu'il devait accorder au malheur, non à la mauvaise foi; mais le prix que les intéressés mettaient pour obtenir l'asile faisait généralement de la place de bailli une source de fortune. Ce n'est pas ainsi que M. de Sozzi pouvait la gérer; il l'accepta comme une véritable magistrature, et ce qui avait enrichi ceux de ses prédécesseurs capables de mettre un refuge au plus offrant et dernier enchérisseur, ne fut pour lui qu'une occasion de sacrifices et de générosités. Il n'avait aucun besoin des produits, consistant principalement en rétri- butions, qu'il n'était pas fait pour recevoir. Cependant il arriva que, pour secourir le chevalier Deville, il répon- dit pour lui et que, ayant été trompé sur4e véritable état des affaires de cet homme, sa complaisance lui coûta 300,000 livres, c'est-à-dire plus de la moitié de sa fortune.

Dès lors il résolut de quitter Paris et vint achever sa carrière à Lyon (1). C'est ainsi que, par le désir de

(1) II acheta pour sa femme, avec laquelle il ne vivait plus, et

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le revoir, nous nous étions rendus dans cette ville.

Quoique magistrat, il avait été Tun des beaux dan- seurs de son temps; il excellait dans tous les exercices du corps, et ce qui surpassait tous ses mérites, c'était la grâce et la noblesse de ses manières.

Un véritable miracle le sauva aux fêtes données pour le mariage de Louis XVI. Entraîné par les sollicitations de deux jeunes dames, il avait consenti à les conduire place Louis XV, devait se tirer le feu d'artifice. Arrivé dans la rue Royale, il jugea, au bruit qu'il enten- dait en avant de lui, que des désordres se produisaient et voulut rétrograder; mais la foule ne le permettait plus. La porte de l'hôtel devant lequel il se trouvait

pour celle de ses filles qui lui restait, une terre près de Lyon, nommée le Musard. Caressant toujours l'espoir de rapprocher de lui mon père et ma mère, et voulant qu'ils eussent une habitation près de Mme de Sozzi et de sa fille, dont la terre devait leur revenir, il les décida à placer la dot de ma mère dans l'acquisition d'une campagne nommée la Grivollière. Cette propriété, voisine de Lyon, fut donc achetée en janvier 1777 et de suite habitée par nous. Nous y passâmes en effet quinze jours, pendant lesquels je me rappelle y avoir recueilli des fraises sous la neige. Les projets de M. de Sozzi s'évanouirent à sa mort. Abandonnée à des domes- tiques, la Grivollière, au lieu d'être un objet de produit, devint un objet de dépense, et mon père ne tarda pas à la revendre avec perte. Quant au Musard, propriété de cent mille francs alors, il finit par devenir la proie d'un intrigant nommé Derieux. Ce drôle ayant en effet abusé de l'état d'enfance dans lequel Mlle de Sozzi était tombée, lui fit signer, en 1793 et 1794, comme reçues en argent, les sommes qu'il lui fournit en assignats, et se trouva à sa mort maître de tout. Nous n'eûmes, de la succession du père et de la fille, que la bibliothèque de M. de Sozzi et un petit tableau, repré- sentant Mlle de Charolais en habit de Cordelier, celui sur lequel Voltaire a fait ces quatre vers :

Frère Ange de Charolois, Dis-nous par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture.

Je ne sais comment ce joli petit tableau était échu à M. de Sozzi, et comment, et quand il a disparu de chez mon père. ^

M. DE SOZZI ET LA DUCHESSE D'ORLÉANS, 13

s'ouvrit sur ces entrefaites, et il y entra; trente à quarante personnes s'y réfugièrent comme lui. Le maître de cet hôtel, informé du fait, ordonna aussitôt de faire sortir tout ce monde et bientôt vint lui-même, à la tête de ses domestiques, pour veiller à l'exécution de ses ordres; toutes les personnes entrées furent impi- toyablement expulsées; mais, arrivé à M. deSozzi et au moment il allait lui faire la signification fatale, il fut si frappé de sa noble et vénérable figure, qu'il lui dit : <r Monsieur, cet ordre ne peut vous concerner. » Tout ce qui sortit de cet hôtel fut écrasé; quant à M. de Sozzi, il attendit, dans l'appartement du maître dont j'ai com- plètement oublié le nom, le retour du jour, c'est-à-dire la fin de cet effroyable et sanglante bagarre.

L'aventure la plus remarquable de sa vie concerne Mme la duchesse d'Orléans presque autant que M. de Sozzi lui-même. 11 avait fait la connaissance de cette princesse chez le chevalier d'Orléans; peu après il lui avait fait sa cour chez elle-même, et, comme elle ne tarda pas à devenir sensible à ses mérites, il fut bientôt son amant. Je ne sais combien de temps durèrent ces amours; j'ignore également qui eut les premiers torts, de quelle nature ils furent et quels torts nouveaux et plus graves ils amenèrent; mais une scène des plus vio- lentes rendit la rupture ouverte. Soit par jalousie, soit par vengeance, soit enfin parce que M. de Sozzi savait des choses qu'il importait à cette princesse d'ensevelir dans un secret éternel, il paraît qu'elle résolut sa mort. Voici au reste les faits, tels que devant moi ils ont été contés par M. de Sozzi et si souvent répétés par mon père et par ma mère : Un soir que, vers minuit, il ren- trait seul chez lui et que, à cause du beau temps, il ren- trait à pied, il reçut, au croisé de la rue de Bercy et de la rue Vieiile-du-Temple près le marché Saint- Jean, un

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coup de pistolet presque à bout portant. La balle Tef- lleura et ne le blessa pas. Mais, la surprise l'ayant fait tomber à genoux, il eut l'heureuse idée de se laisser aller entièrement et de faire le mort. Aussitôt deux hommes avancèrent sur lui et l'examinèrent. L'un d'eux souleva un de ses bras et le laissa retomber en disant : c Je crois qu'il est mort. Oui, reprit l'autre, il est bien mort. » Et de suite ils s'éloignèrent à grands pas. Au bout d'un moment M. de Sozzi se releva et rentra chez lui, convaincu que ces assassins ne pouvaient être que des émissaires.

En effet les mots « il est bien mort » prouvaient que c'était à lui et à lui seul qu'on en voulait; et ce qui achevait de l'attester, c'est d'une part qu'on lui avait laissé un fort beau diamant à la main qui avait été sou- levée, sa tabatière d'or, sa bourse et ses deux montres ainsi que leurs chaînes d'or; et de l'autre qu'ayant un habit et une redingote de velours noir et ayant été tâté et examiné, il aurait été fouillé et dévalisé, s'il avait eu affaire à des voleurs.

Or une seule personne pouvait lui en vouloir à ce point et recourir à de tels moyens; cette personne était la duchesse d'Orléans. Elle lui avait d'ailleurs pro- mis de se venger, d'où il résultait que ce guet-apens n'avait été arrangé que par ses ordres. Comme cette première tentative pouvait être suivie d'une seconde, il résolut de partir aussitôt; il envoya donc chercher deux bidets de poste et un postillon, écrivit quelques billets d'affaires et, vers trois heures, partit à franc étrier. Mais auparavant il avait voulu acquérir une dernière certi- tude par l'effet que sa présence inopinée produirait sur la princesse. Il passa donc devant le Palais-Royal, s'arrêta, mit pied à terre, et, par des escaliers et des passages qui lui sont connus, il a la hardiesse de se rendre dans

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la chambre à coucher de la duchesse. Éveillée par le bruit, elle le reconnaît, croit voir un revenant et jette des cris affreux, t Ce que j'ai voulu vérifier », lui dit alors M. de Sozzi, « est avéré pour moi. » Remise de son effroi, elle menaça de le faire arrêter. « Vous n'en avez pas le temps » , lui dit-il, et, pendant qu'elle sonne et appelle, il se hâte de regagner ses chevaux et de partir pour la Suisse.

A la seconde poste de Paris il ne trouva qu'un pos- tillon; cet homme était couché, et, malgré tout ce que M. de Sozzi peut lui dire, il refuse de se lever. Pressé de gagner du terrain, M. de Sozzi met lui-même sa selle sur le premier cheval venu, le bride, monte dessus et veut sortir de la maison de poste. Mais le postillon avait sauté à bas de son lit et, armé d'une fourche d'écurie, barrait le passage. Vif et violent au dernier point, M. de Sozzi saisit un de ses pistolets d'arçon, tire sur le postillon, le jette à la renverse, passe par- dessus et continue sa route avec plus de rapidité que jamais. Ses largesses lui font donner des chevaux à la poste sui- vante, et il sort de France, n'ayant pris dans sa route que des potages, quelques verres de vin et des bis- cuits. Cette absence fut de dix-huit mois; au bout de ce temps, il eut la certitude qu'il pouvait rentrer en toute sûreté et il revint à Paris, voyageant alors en chaise de poste.

L'histoire de son postillon lui était restée présente; il avait cependant l'espoir d'avoir fait à cet homme plus de peur que de mal, attendu qu'en examinant ses fontes, à son arrivée à Genève, il y avait trouvé une balle, qui pouvait y être tombée par l'effet du mouve- ment du cheval et devait l'être du pistolet qu'il avait tiré. Revenu au relais fatal, il aurait bien voulu deman- der des nouvelles de son homme; mais en demander.

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c'était se découvrir. Il attendit donc qu'il fût en route pour faire jaser son postillon; de cette sorte, il lui demanda s'il y avait longtemps qu'il était dans cette poste : « Vingt-cinq ans, monsieur. Diable », reprit M. de Sozzi, c c'est bien long pour un métier aussi dur. » Et le postillon s'en tint à des choses générales. < Si seu- lement vous ne courriez que le jour; mais ne jamais être assuré de dormir, quand on est le plus fatigué, c'est ter- rible. » N'obtenant rien de ce qu'il désirait, M. de Sozzi ajouta : Encore je suis sûr que vous avez quelquefois affaire à des voyageurs durs, brusques, violents, etc. Ah! ma foi, oui, » lui dit alors le postillon, « et pour ma part, il y a dix-huit mois à peu près, je l'ai échappé belle; j'avais tort; mais parbleu j'eus affaire à un cour- rier qui n'était pas tendre. » Et là-dessus il conta toute son histoire. M. de Sozzi respira; au départ de la poste suivante, il donna à son homme un louis pour boire, en lui disant : « Tenez, voilà pour vous consoler des mau- vaises aubaines. »

Je reviens à moi. Si j'avais été frappé de la vénérable figure